Bilan de l’année 2014 : les 15 meilleurs films

2014, une année en pente douce. Même s’il elle s’est réveillée dans le mois de décembre, l’année fut assez terne. Les grands films se sont fait rares. Plombés peut-être par les comédies françaises ineptes (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, La Famille Bélier etc.) qui, encore une fois, font les meilleurs scores au box office. Année terne donc, mais année homogène : beaucoup de bons films se sont accumulés. En retenir quinze est arbitraire, on aurait pu facilement en choisir vingt-cinq, plus ou moins de même qualité. Quand on regarde cette liste finale, on s’aperçoit que 2014 fut, dans une certaine mesure, une année charnière où se sont croisés la adieux de certains maîtres (Resnais, Miyazaki), l’avènement des plus grands cinéastes contemporains (Nuri Bilge Ceylan, les frères Dardenne) la confirmation de cinéastes très importants (Andreï Zviaguintsev, Steeve McQueen, Céline Sciamma) et l’éclosion des grands de demain (Kléber Mendonça  Filho, Nadav Lapid). Année de transition donc, mais année pleine d’espoir.

L’année 2014 cinéma s’est étirée jusqu’au au bout du bout – les dernières sorties ont eu lieu mercredi 31 décembre – elle est finalement terminée. Moment idéal pour dresser un bilan donc, mais un bilan mitigé. Car 2014 a longtemps été décevante. Les films signés de grands noms ont souvent déçu. Sans être mauvais, les films de David Cronenberg (Maps to the Stars), Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel), Lars von Trier (Nymphomaniac), Spike Jonze (Her) ou Ken Loach (Jimmy’s Hall) comportaient trop de défauts pour véritablement emballer : provocation immature pour von Trier, satire constipée pour Cronenberg, loufoquerie trop conformiste pour Jonze, classicisme schématique pour Loach, divertissement sophistiqué et sympathique pour Anderson.

Les films qui font le plus de bruit ne sont pas forcément ceux qui brillent le plus par leur qualité. Quelques-uns, cette année, ont déclenché une enthousiasme général tel qu’il aveuglait sur les réelles qualités de ces œuvres. On pense évidemment à Mommy, le film de Xavier Dolan dont la générosité à l’écran n’avait d’égal que son autoritarisme et son chantage émotionnel (voir ici). Mais, on peut rajouter à cette catégorie le thriller provocateur et stupide de David Fincher, Gone Girl (voir ici),  le gloubi-boulga stellaire de Christopher Nolan, Interstellar (voir ici) ou encore l’étrange film de science-fiction de Jonathan Glazer, Under the skin. Ce dernier est un cas particulier : on ne peut ignorer ses qualités formelles impressionnantes, cette étrange atmosphère très stylisée autour de Scarlett Johannson, on ne peut balayer d’un revers de la main les questions que posent le film sur le corps humain et ses ouvertures interprétationnelles, mais on ne peut oublier son systématisme très redondant, son mépris social très marqué et le malaise que cela procure.

Alors que retenir de ces 121 sorties vues en 2014. Ce nombre, forcément limité, empêche d’établir une liste des pires films de l’année. On peut quand même en déceler certains. Tout en bas, Grâce de Monaco d’Olivier Dahan aux enjeux insipides surdimensionnés, à l’image publicitaire sur-travaillée, écrin pour la prestation ridicule de Kidman. Puis viennent, le consternant Monuments Men de George Clooney, interminable « film de potes » dans le contexte de la sauvegarde des œuvres d’art pendant la Seconde Guerre Mondiale, la kitschissime The Zero Theorem de Terry Gilliam, le très complaisant et grotesque The Salvation, western danois de Kristian Levring qui rassemblait Mads Mikkelsen et Eric Cantona (!) ou enfin l’ignoble Ugly du cinéaste indien Anurag Kashyap qui mariait sujet racoleur (la disparition, le viol et le meurtre d’une petite fille) à une réalisation arty et clippesque à vomir.

Si la Cérémonie des César est de plus en plus déceptive tant elle accorde du crédit au conformisme, la prochaine, prévue en février 2015, sera intéressante : quels films récompenser dans une année si morne pour le cinéma français ?De nouveau, les grands noms ont signé des petits films. Malgré la tristesse induite par sa disparition, Alain Resnais a laissé une dernière œuvre, Aimer, boire et chanter, inepte, un théâtre de boulevard vieillot et terriblement agaçant. D’autres se sont ajoutés à la liste : Sils Maria d’Olivier Assayas, prix Louis Delluc très étrange pour ce film mise-en-abyme si aseptisé. Eden de Mia Hansen-Love, indigente autofiction et portrait très convenu d’une génération de musiciens. The Search de Michel Hazanavicius, mélodrame guerrier larmoyant et sans recul sur la violence montrée à l’écran. Une nouvelle amie de François Ozon, bien que soutenu par un Romain Duris en forme, ne dépassait pas les clichés des genres convoqués. Emergent quand même quelques nouveaux noms intéressants : Thomas Cailley pour sa comédie-survival décalée et réussie Les Combattants, Thomas Szabo pour le très imaginatif Minuscule, sorte de mélange délirant entre les Looney Tunes et Microcosmos.

Cinq films français sortent tout de même du lot – et on aimerait les retrouver au palmarès des César, sans vraiment y croire. Abus de Faiblesse de Catherine Breillat où la cinéaste se met à nue à l’écran, sans aucune complaisance pour elle-même et offrant à  Isabelle Huppert et à Kool Shen, deux très beaux rôles d’infirme et de félin. Eastern Boys de Robin Campillo, un film social-choc sur un réseau de prostitution de jeunes immigrés russes, transcendé par le genre et qui comporte l’une des scènes de l’année, une intrusion collective hallucinée et hallucinante. Saint Laurent de Bertrand Bonnello qui, sous son maniérisme, évoque deux mouvements opposés, celui du génie qui ne cherche qu’à rattraper le temps, celui des artisans qui au contraire le redoutent et dessine en creux le portrait d’un monstre. Bande de Filles de Céline Sciamma, premier film français au casting entièrement noir (une révolution) qui fait de la condition féminine un sport de combat (voir plus bas). Enfin, et même s’il n’est pas sorti en salles mais sur les petits écrans, P’tit Quinquin, mini-série de quatre épisodes (mais plutôt long film de 3h) de Bruno Dumont, est l’irruption du comique dans l’œuvre de cet auteur singulier mais immense (L’Humanité est un des plus grands films français de l’histoire du cinéma). Mais, P’tit Quinquin délaisse aussi la métaphysique pour une étude beaucoup plus concrète du réel, et peindre notamment le paysage social français actuel. Si Les Cahiers du Cinéma en ont fait le film de l’année, on peut regretter quelques essoufflements, quelques bégaiements mais qui n’empêchent pas cette œuvre d’être une proposition filmique forte, aussi marquante que les « gueules » qui composent le casting de ce burlesque grinçant.

Si 2014 n’a donc pas été une grande année, elle a été une année homogène. Une trentaine de films pouvait assurément figurer dans le classement des quinze meilleurs. Très difficile de choisir, de trancher. D’un point de vue global, l’année a été marquée par un affaiblissement du poids du cinéma américain et l’émergence de nombreux « petits pays » : Israël, Brésil, Turquie, Russie, Australie, Hongrie, Bosnie, Belgique, Mauritanie, Mexique. Les grands pays européens ont été aussi un peu en retrait : aucun film italien n’a eu assez d’ampleur cette année pour postuler, très peu de films espagnols, allemands ou britanniques. On constate donc l’émergence d’un cinéma que l’on qualifie souvent abusivement de « World Cinema » exigeant qui diversifie le paysage. L’an dernier, l’Italie (La Grande Bellezza) et les Etats-Unis (The Master, Gravity, Django Unchained) trustaient les premières places.

Avant de parler des quinze films choisis, évoquons rapidement ceux qui auraient pu y être. C’est le cas de tous les films français cités auparavant. Mais c’est aussi le cas de Charlie’s Country de Rolf de Heer, sorti tardivement, au cœur du mois de décembre. Pour le retour du réalisateur dans les communautés aborigènes du centre de l’Australie, il dévoile les fractures raciales d’une société construite sur un racisme institutionnalisé dans un style naturaliste au plus près de son acteur/héros hors du commun, David Gulpilil. On pouvait encore évoquer Le Procès de Viviane Amsalem des réalisateurs israéliens Ronit et Shlomi Elkabetz dont le dispositif radical et étouffant (un huis-clos entièrement filmé dans des salles d’un tribunal) soulignait le tragique d’un pays incapable de dépasser ses principes religieux. Ce procès de la société israélienne était aéré par un humour absurde qui rendait le film encore plus fort. Ou encore Le Sel de la Terre de Wim Wenders, documentaire sur le génial photographe Sebastião Salgado, qui faisait le récit en images, en ombres et lumière du parcours de l’artiste, dont l’œuvre se structure déjà sur un lien fictionnel, depuis les origines (Autres Amériques) au paradis terrestre (Genesis) en passant par l’Enfer (La Main de l’Homme, Exodus). Moins un chef d’œuvre cinématographique que support idéal pour montrer les photos de Salgado, Le Sel de la Terre a été un véritable choc visuel. Enfin citons rapidement la fable fantastique White God du cinéaste hongrois Kornél Mundruczo, Tom à la Ferme, l’autre film de Xavier Dolan sorti cette année et beaucoup plus pervers et inquiétant que ce qu’il a l’habitude de faire, les excès jouissifs et corrosifs des Sorcières de Zugarramurdi de Alex de la Iglesia ou tout dernièrement Whiplash, le duel musical et sanglant orchestré par le jeune réalisateur américain Damien Chazelle. On regrettera cependant de n’avoir pu voir des films dont on entend tant de bien : les deux grands documentaires de Frederick Wiseman, At Berkeley et National Gallery, le film du kazakh Emir Baigazin, Leçons d’Harmonie, qui rejoindront peut-être ce classement a posteriori. Ceci-dit, il ne reste plus qu’à égrainer, dans l’ordre inverse, les quinze meilleurs films de l’année 2014.


  1. Heli de Amat Escalante

Heli - Bilan 2014

Connu pour ses films chocs et cruels – voir détestables, Sangre (2005) – le mexicain Amat Escalante signe cette fois-ci un brûlot sur la société Mexicaine contemporaine qui impressionne par sa maitrise formelle éblouissante. Pas un seul plan d’Heli n’est pas travaillé et retravaillé pour imprégner l’image de la tension et de la violence sourde qui règne dans ce pays – véritable Enfer – miné par la guerre contre les narcotrafiquants. Le film ne recule devant aucune torture et devient si puissant qu’il marque autant les corps dans l’écran que les esprits en dehors. Le cinéma mexicain est connu pour être, pour le continent américain, l’équivalent du cinéma autrichien pour l’Europe : avec ce film Escalante rejoint Michel Franco (Después de Lucia, 2012) dans le sillage de leur modèle, Michel Haneke.

Heli

  1. Les Femmes de Visegrad de Jasmila Zbanic

Les Femmes de Visegrad - Bilan 2014

Très peu vu en salles – le film n’étant resté à l’affiche que très peu de temps – Les Femmes de Višegrad n’en est pas moins une petite pépite, née de la rencontre entre la réalisatrice bosniaque Jasmila Zbanic (Ours d’Or en 2006 pour Sarajevo mon Amour) et la chorégraphe australienne Kym Vercoe, afin de mettre en image sa propre expérience, la visite de la ville de Višegrad, lieu d’un massacre terrible lors de la guerre en 1992 (près de 1800 morts et 200 femmes violées dans un hôtel, encore ouvert aujourd’hui). Histoire d’une rencontre, le film marque par la pudeur dont il fait preuve pour écrire la mémoire d’un drame ineffable et confronter le passé et le présent d’un pays, la Bosnie, où les rancœurs n’ont disparue qu’en surface. Auto-fiction, documentaire, fiction, le film trouble les perceptions, interroge sur les non-dits et fait le lien entre deux ponts aux destins divergents, celui, magnifique, de Sydney à celui tragique de Višegrad.

  1. Mr. Turner de Mike Leigh

Mr. Turner - Bilan 2014

Et si Timothy Spall ne passait pas les 2h30 du film à grogner. Alors peut-être que Mr. Turner, le dernier film de Mike Leigh aurait été bien plus haut. La présence surlignée de l’acteur anglais est une ombre sur ce film lumineux. Formellement d’abord, quand Mike Leigh reproduit à l’écran les fabuleuses toiles du peintre. Tout agit comme si les acteurs naviguaient à l’intérieur même des tableaux. Mais cette luminosité est bouleversante dans le fond : cet anti-biopic nous présente un génie avant-gardiste certes, mais surtout un homme honteux de sa propre sensibilité. Comment un homme si odieux avec ceux qui l’entourent peut-il si bien imprimer les nuances du monde ? Le film met en image cette interrogation : souvent âpre, misanthrope et viscéral, il laisse échapper des moments d’une grâce inouïe, quand Turner s’attache à un mât pour mieux capter la lumière de l’Aube, quand il s’effondre en pleurs devant une prostituée. Mr. Turner est d’abord une tragédie.

2014, MR. TURNER

  1. Bande de Filles de Céline Sciamma

Bande de Filles - Bilan 2014

Le seul film français de ce top. Si Sciamma explore de nouveau son sujet de prédilection – l’adolescence féminine – elle déplace sa caméra dans un espace social nouveau. Comment devenir femme dans le royaume du masculin : les banlieues défavorisées françaises ? Si on pourra regretter quelques approximations et quelques lieux communs dommageables (notamment dans sa dernière partie), la force de Bande de Filles est de ne jamais tomber dans l’angélisme. A travers ses quatre héroïnes, Sciamma assène que « être femme » est d’abord un sport de combat de tous les jours, qui passe par la négation de son identité féminine afin de s’octroyer une liberté précaire. Le film oscille toujours entre réalisme brut et romanesque, où finalement tout tourne autour du regard de l’autre. Les cadres très précis de la réalisatrice enferment les personnages tout aussi bien qu’ils appellent à leur libération. Très maîtrisé, Bande de Filles est un film important, par son casting entièrement noir, surtout pour son élan combatif qu’il inspire.

Pour aller plus loin : Bande de Filles – Etre femme est un sport de combat

Bande de filles

  1. Le Vent se lève de Hayao Miyazaki

Le Vent se lève - Bilan 2014

Le dernier film d’un grand artiste est toujours quelque chose d’un peu triste. Encore plus quand, il est emprunt d’une si grande mélancolie. Le Vent se lève est un film-testament dans lequel le maitre de l’animation pose un regard doux-amer sur sa propre vie à travers le destin de son personnage principal. Moins féérique, plus terre à terre, plus adulte aussi, Miyazaki exprime ses regrets, ceux d’avoir oublié de vivre, de s’être renfermé sur son art. Le lien métaphorique entre le héros du film, Jiro, passionné d’aviation qui laisse passer la vie, l’amour et l’histoire s’échapper devant ses yeux, et le sentiment du poète-cinéaste est évident. Et ces envolées lyriques, teintées de tragique (les plans de Jiro seront réutilisés pour construire les avions militaires japonais, à l’approche de la guerre) – soutenues par la plus belle bande originale entendue cette année, ne peuvent que bouleverser.

  1. Night Moves de Kelly Reichardt

Night Moves - Bilan 2014

Night Moves n’est pas le film militant attendu et tant mieux. Jamais Kelly Richardt ne s’intéresse à l’idéologie qui pousse ces trois jeunes « écoterroristes » à faire sauter un barrage dans le nord-ouest des Etats-Unis. Il n’est pas question ici d’un film à charge contre quelconque industrie qui défigurerait la planète. Non, le film est beaucoup plus ambitieux. Découpé en trois actes, avant, l’attentat, pendant et après, Night Moves interroge la notion de terrorisme et se ses limites, dans une optique camusienne – on pense à la pièce de théâtre Les Justes, avec comme référence ultime Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino le sauvetage d’un cerf en début de film n’est pas anodin). On a pu vanter la scène de l’attentat, hitchcockienne, la langueur du film, ses longs travellings silencieux, son économie de dialogue installe une atmosphère crispante : qu’est-ce qui pousse au passage à l’acte ? Quels sont les mécanismes logiques, ceux de la raison ? Comment revivre après un tel geste ?  Peut-on revivre d’ailleurs. Sous ses airs calmes, Night Moves est vertigineux.

 Night Moves

  1. Only Lovers left Alive de Jim Jarmusch

ONly Lovers Left Alive - Bilan 2014

Quand Jarmusch s’attaque à un genre, il le vide de son âme, le vampirise, que ce soit le western (Dead Man) ou le film de gangsters (Ghost Dog). Il était donc inévitable qu’il s’attaque un jour à film de vampires, qui ont envahi les écrans depuis une dizaine d’année. Cela donne une romance hypnotique, puissante mais désespérée. En accordant l’amour éternel à ses personnages, ils se font témoins de la déliquescence du monde des hommes, que ce soit dans un Detroit ravagé par la crise économique ou dans les recoins de Tanger. Cette histoire vieille comme le Monde – les personnages ne se nomment pas autrement qu’Adam et Eve – ne passe pas par un chemin balisé. Temps morts, atmosphère électriques, le film est bercé par le son rock lancinant et envoutant (on pense fortement à In the Mood for Love de Wong Kar Waï), par son humour aussi, subtile et cocasse, quand les vampires vont se réapprovisionner en sang frais dans les hôpitaux des villes. Le grand film romantique de l’année.

Only lovers left alive

  1. Timbuktu d’Abderrahmane Sissako

Timbuktu- Bilan 2014

Qu’est-ce qu’une tempête de sable si ce n’est le silence et la confusion entre le sol et le ciel ? En décidant de mettre en scène la mise au pas de la ville de Tombouctou par les terroristes djihadistes, Sissako filme un espace-temps mort. Dans cette ville des sables, il n’y a plus de repères, il n’y a plus d’avant, d’après, de présent et de passé. Même les différences entre les « bons » et les « méchants » s’estompent. La reprise du même motif en début et en fin de film exprime cette boucle infinie, cette confusion totale. Très loin du film dossier, le cinéaste mauritanien offre une très forte proposition de cinéma. Plus encore que l’humanisation des bourreaux, véritablement paumés, ou les pointes d’ironie,  il tend à faire ressentir l’atmosphère irréelle de l’occupation, cette sensation étrange ou chaque détail de la vie s’efface, inlassablement, un à un, parfois pour mieux resurgir tel un jaillissement de liberté. Ces détails, c’est la musique ou encore le ballon, tous interdits. Tout cela converge dans la plus belle scène de l’année, un match de football mimé, si fluide, si libre.

Timbuktu

  1. Deux Jours, une Nuit de Luc et Jean-Pierre Dardenne

Deux jours, une nuit - Bilan 2014

Avec le temps, le souvenir du dernier film des frères Dardenne, Deux Jours, une Nuit, prend de l’épaisseur. Au premier abord, la fable sociale et naturaliste est touchante quoique systématique. L’inlassable répétition des confrontations entre Sandra (Marion Cotillard) et ses collègues de travail semblait paresseuse. Et puis, des détails reviennent à l’esprit : la fin si cruelle et forte, le rôle du mari (Fabrizio Rongione), bouleversant de dévouement pour sa femme en perdition, la mise en scène précise, qui figure à l’image les fossés qui séparent ou les ponts qui unissent les personnages et ces seconds rôles, multiples, qui pour certains n’ont que quelques secondes et qui existent tous à l’écran, tant ils sont incarnés avec force. Deux jours, une nuit réduit à son expression la plus simple l’exploitation de l’homme par l’argent, celle de murs invisibles qui se dressent entre les gens, les opposent et les empêchent de se réunir. Une fois de plus, les frères Dardenne frappent très fort, en douceur.

Deux jours, une nuit

 

  1. Léviathan de Andreï Zviaguintsev

Leviathan - Bilan 2014

Déjà dans un de ses films précédents (Le Retour), le cinéaste russe Andreï Zviaguinstev s’était confronté aux textes bibliques. Leviathan emprunte encore plus directement aux textes fondateurs : interprétation contemporaine de la Parabole de Job, le film ne doit pas être lu comme un témoignage du réel mais comme une fable. Personne n’est vraiment innocent dans cette Russie délabrée par le froid, la pauvreté et l’alcool, qui s’enfonce petit à petit dans la boue. Le film est un pamphlet qui creuse dans les blessures encore vives de ce pays, qui dénonce un système politique de mèche avec l’institution religieuse pour contrôler la population d’une main de fer et détourner allègrement les fonds publics.  Mais, comme tous les films majeurs, il se fait universel. Le lien avec Hobbes est clairement revendiqué par Zviaguinstev : jusqu’où l’Etat peut-il imposer sa puissance pour protéger ses sujets de la guerre de chacun contre chacun ? Grand film politique, grand film cruel, ce Leviathan-là ne laisse aucun espoir.

Leviathan

  1. Twelve Years a Slave de Steeve McQueen

12 years a slave - Bilan 2014

Rarement les Oscars se retrouvent dans les meilleurs films. Pourtant Twelve Years a Slave est différent en tous points de la production moyenne américaine. Preuve en est : il ne recule devant aucune violence à l’écran, aussi crue soit-elle. Mieux, il la radicalise. Cela vaut au film une séquence de punition par le fouet d’anthologie, mais âprement discutée autour du sempiternel débat : un travelling est-il affaire de morale ? Cette fresque terrible ne fuit pas son sujet : elle confronte le spectateur à l’expérience horrifique de l’esclavage : la perte de repères temporels et spatiaux, la marchandisation des corps, la nature profondément sexuelle de la domination et l’intégration mentale de la soumission. Elle porte aussi la signature de son auteur : en rallongement les plans jusqu’à l’insoutenable, en filmant au plus près les corps mutilés, Steeve McQueen – cinéaste britannique devenu un des réalisateurs contemporains les plus importants en trois films seulement – poursuit son travail entreprit dans Hunger et Shame. Et dans ce cadre magistral, il donne un souffle romanesque à la descente aux enfers de son héros.

12 Years a Slave

  1. L’Institutrice de Nadav Lapid

L'Institutrice - Bilan 2014

On a souvent présenté ce film comme un éloge de l’art et de la poésie dans un monde matérialiste médiocre. Mais si cette dimension existe, L’Institutrice ne se limite pas à un constat social. Réalisé par un jeune réalisateur israélien déjà confirmé, Nadav Lapid, le film est un double portrait de l’innocence et des ambiguïtés qui l’accompagnent. L’innocence de l’enfant poète d’abord, filmé comme un miracle, un mystère, dont la pureté peut, d’un instant à l’autre, se transformer en force manipulatrice. L’innocence de cette professeure ensuite, teintée de fascination, d’espoirs et de regrets, toujours sur le fil du danger, de flirter avec le point de non-retour. Dans le même mouvement, Lapid met en scène une rencontre et installe une relation existentielle et vénéneuse, où plane le spectre de la pédophilie. Une relation qui ne peut être acceptée par le reste de la société et qui pourtant la met en lumière, la confronte à ses hypocrisies, ses lâchetés. Une telle maîtrise, aussi bien dans l’intime que dans le sociétal, dans la mise en place de ces dialogues multidimensionnels, est le propre d’un film majeur.

 L'Institutrice

  1. Le Conte de la Princesse Kaguya de Isao Takahata

Kaguya - Bilan 2014

Magnifier la naïveté : tel semble être le projet de Isao Takhata. En adaptant au cinéma l’un des contes traditionnels les plus connus au Japon, le réalisateur japonais, compagnon de route de Miyazaki aux Studios Ghibli et auteur, il y a quelques années, du splendide Le Tombeau des Lucioles, le transforme en une tragédie. Le Conte de la Princesse Kaguya c’est l’histoire d’une jeunesse passée trop vite, du refus de grandir, l’histoire d’une princesse qui ne voulait jamais devenir Reine. Cette naïveté narrative est transposée directement dans la forme sur film : une suite d’estampes colorées, qui abandonne les détails au profit du mouvement d’une jeune fille insaisissable. Impossible, véritablement, de ne pas être ébahi quand survient la séquence centrale du film, une fuite en avant, une fuite vers nulle part, où le dessin se fait encore plus abstrait, pour devenir purement sensoriel. La froideur de la ville et des contraintes royales de la seconde partie répondent à la liberté bucolique de la première partie : osons la comparaison, le malaise de Kaguya est le même que celui qui terrasse Kane durant toute sa vie, dans le chef d’œuvre d’Orson Welles. Plus qu’un film, un torrent d’émotions et de couleurs.

Le conte de la Princesse Kaguya

  1. Les Bruits de Recife de Kléber Mendonça Filho

Les Bruits de Recife - Bilan 2014

A quand remonte le dernier « premier film » si ample, si ambigu, si magistral ? Le réalisateur brésilien Kléber Mendonça Filho s’impose d’emblée, dès son premier essai, un véritable coup de maître. Chronique de la vie dans une Gated Community de Recife, une grande ville au Nord du Brésil, le film dépasse largement son sujet social. La mise en scène de ce puzzle urbain, où chaque personnage est une pièce de plus dans la construction narrative, qui prend son temps, ouvre des pistes (vraies, fausses), se resserre puis digresse avant de converger brutalement vers la clé de son énigme, cruelle et terrible. Rien n’est laissé au hasard : le titre français rend parfaitement compte de cet espace extrasensoriel, saturé de multiples bruits qui, d’abord banals deviennent soudainement inquiétant. Car pour rendre compte de la peur terrassante des classes moyennes brésiliennes, celle de l’intrusion, Kléber Mendonça Filho emprunte au cinéma de genre, d’épouvante ou fantastique. Film choral sans en être un, film jamais froid ni jamais chaud, il illustre à merveille le terme d’ambiguïté. Sous ses airs agréables en premier lieu d’une invitation au voyage, il dissimule une violence latente, qui émerge parfois dans les relations entre les hommes et qui n’attend qu’une chose, exploser à l’écran. Une violence sociale, raciale, économique ou sexuelle, une violence qui passe par les mots plus que par les coups.  Dans les traces d’un autre cinéaste à trois lettres, PTA, Paul Thomas Anderson, KMF, Kléber Mendonça Filho est un nom dont on reparlera, à coup sûr.

Pour aller plus loin : Les Bruits de Recife – « Le local moins les murs »

Bruit 3

  1. Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan

Winter Sleep - Bilan 2014

Winter Sleep en impose et a de quoi effrayer. Signé par l’un des héritiers de Bergman ou d’Antonioni, cette fresque aride, dans un paysage lunaire de Turquie centrale annonçait un monument de réflexion, de profondeur. Il l’est mais avec la légèreté de la neige qui tombe sur la Cappadoce. Le film frappe par sa simplicité, sa fluidité : la vie la plus prosaïque, la plus quotidienne devient une source philosophique intarissable. Chaque long dialogue (chose nouvelle dans le cinéma de Nuri Bilge Ceylan) se fonde sur des gestes presque du quotidien pour sonder l’âme de chacun des personnages. De nouveau, le calme en apparence n’est qu’illusion. Comme dans Les Bruits de Recife, la violence rampe dans chaque plan : la violence de classe, mais aussi la violence culturelle. Elle est annoncée dès le début du fil, lorsqu’une pierre vient s’écraser soudainement sur la vitre de la voiture du héros, qui se fissure sans rompre. Mais en construisant son film sur le point de vue de Aydin, ce comédien à la retraite, qui tient désormais l’hôtel familial, Winter Sleep prend une ampleur romanesque bouleversante. Car il s’agit ni plus, ni moins de la chute d’un roi à laquelle on assiste : « Idéaliser un homme, en faire un Dieu, pour ensuite lui en vouloir de ne pas être ce Dieu, n’est-ce pas injuste ? » souffle Aydin à sa femme Nihal. Ce crépuscule devient alors lyrique, presque opératique : tout se joue dans les ombres et les lumières, la majesté des paysages devient écrasante. Et tout s’embrase dans le final pour s’offrir à la splendeur de la tragédie : la fin d’un homme, celle d’une communauté.

Pour aller plus loin : Winter Sleep – Vue imprenable sur une paysage intérieur (par Gustave Shaïmi) ou Winter Sleep – La fin du règne anatolien (par Guillaume Perret)

Winter Sleep

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