Bande de Filles, Céline Sciamma

Etre une femme est un sport de combat. C’est ce qu’assène le troisième film de Céline Sciamma, la jeune, mais déjà très remarquée, réalisatrice de Naissance des Pieuvres (2007) et surtout de Tomboy (2011), dont la diffusion sur Arte, au début de cette année, avait causé quelques remous. Finalement, ce troisième film peut apparaître comme la synthèse des deux autres. Naissance des Pieuvres était un film délicat, le récit d’une éducation sentimentale de deux adolescentes. Ce récit initiatique était aimanté par la présence, pour la première fois à l’écran, d’Adèle Haenel, dont la carrière n’a cessé depuis de prendre de l’ampleur. Tomboy, tout aussi délicat, jouait sur les apparences et interrogeait clairement la question du genre : Laure, petite fille aux traits androgynes, laissait croire aux autres enfants de son quartier, qu’elle se prénommait Mickaël. Qu’est-ce qu’être une fille ? Cette question, sorte d’axe autour duquel se construit la courte, mais déjà très dense, œuvre de Céline Sciamma, traverse Bande de filles . De nouveau, il est question d’un récit initiatique. Celui de Marieme, 16 ans, plutôt discrète, mais dont la rencontre avec trois autres filles de la même cité, plus grandes, plus sûres d’elles, change son quotidien. De nouveau, il est question de travestissement : pour devenir féminines et l’affirmer comme peuvent le faire Lady, Adiatou et Fily, il faut assumer les codes du masculin. Tomboy était politique malgré-lui (récupéré a posteriori par les pourfendeurs de la théorie du genre), Bande de Filles est politique tout court. Car cette fois-ci, Sciamma situe clairement son histoire et son choix n’est pas anodin. En décidant de filmer une banlieue parisienne, surtout en faisant jouer des acteurs et actrices presque exclusivement noirs, une première dans le cinéma Français, elle donne une autre dimension à son cinéma.


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Céline Sciamma

(France, 1h52 sortie le 22 octobre 2014)

Avec : Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh, Mariétou Touré.
Scénario : Céline Sciamma. Photographie : Crystel Fournier.

 

 

La banlieue n’est finalement pas une source si prolifique que cela dans le cinéma hexagonal. Si l’on excepte les comédies souvent ineptes, quelques films d’actions tout aussi peu intéressants, on finit toujours par revenir aux deux incontournables : La Haine de Matthieu Kassovitz (1995) et L’Esquive d’Abdellatif Kéchiche (2004). Ces deux grands films ont réussi à capter un élément clé de ces zones, le sentiment d’oppression. Mais si dans les films de Kassovitz et de Kéchiche, l’oppression est extérieure (oppression policière, oppression culturelle), chez Céline Sciamma, elle est d’abord intérieure. Bande de filles se pose, en quelque sorte, comme l’anti-L’Esquive. Il n’y a pas de place possible pour Marivaux, ni pour le badinage du XVIIIe siècle. Ici, exister est une lutte de tous les jours, un véritable combat à mener, une sorte de sélection naturelle très instable dans laquelle il faut ne jamais baisser la garde. Au début du film, Marieme n’existe pas. Elle s’occupe de ses deux petites sœurs, souvent seule dans leur appartement. Un frère ? « Enfermé dans sa chambre ». Une mère ? Elle n’apparait que deux fois à l’écran, dont une fois sur son lieu de travail, en train de faire le ménage d’un immeuble de bureau dans le quartier de la Défense. Elle est déjà une jeune fille, 16 ans, mais ne parvient pas à passer le stade du collège. Elle refuse la proposition de sa CPE de s’inscrire dans un cursus professionnalisant par l’intermédiaire d’un CAP. Non elle veut redoubler, une fois de plus, pour « aller en général, comme les autres. » Furtivement, les portes du piège social se referment. Marieme se retrouve coincé symboliquement dans sa cité et l’école, comme souvent, ne joue plus son rôle d’ascenseur social.  Kéchiche l’a déjà parfaitement raconté. Sciamma s’en détourne et s’intéresse à ce qui se passe à l’intérieur de ce piège social, quand il n’y a plus que la résignation, et met en scène une véritable jungle où règne la loi du plus fort, la loi des garçons.

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La Cité du Mâle

Comment filmer une menace omniprésente ? Les hommes, jeunes pour l’essentiel, ne sont que très rarement au premier plan. Ils apparaissent de temps à autre, le plus souvent en bande, presque jamais seuls. Quand ils ne sont pas à l’écran, ils sont présents dans tous les esprits. Chaque face à face de Marieme avec son grand frère Djibril, dans l’appartement, devient une altercation violente en gestes et en paroles. Quelle qu’en soit la raison – quelques instants à jouer à la console ou des rumeurs qui circulent dans le quartier – tout est prétexte pour Djibril de « recadrer » sa sœur. Dehors, c’est loin d’être mieux. Les garçons sont là, ils semblent inamovibles. Sciamma les filme comme des statues, figés, assis sur les marches d’un bloc, sur les bancs dans la rue, autour d’une table d’un restaurant. Impossible de ne pas les voir, ni de les éviter. Plusieurs fois, les quatre filles vont devoir passer « à travers » un groupe qui bloque le passage. Cette omniprésence physique se double d’une omniprésence morale. Les garçons sont des juges, ils ont le pouvoir de décider de ce qui doit être fait et de ce qui ne doit pas être fait au sein de la cité. Et cela, surtout en matière de mœurs : il est interdit de coucher avant le mariage, interdit aussi de montrer des marques de féminité aux yeux de tous (décolletés, chaussures à talons, jupes). Cet ultra conservatisme est bien évidement unilatéral : les femmes sont considérées comme des objets purement sexuels. Quand Marieme refuse clairement les avances insistantes d’Abou, celui s’estime offensé et s’emporte. Quand Lady, l’une des amies de Marieme, se présente avec les cheveux courts, elle est raillée par ceux qui l’observent. Etre à la fois Maman et Putain, cette dialectique paradoxale n’est pas neuve, elle a repris de la vigueur dans ces zones de plus en plus renfermées sur elles-mêmes. Il y’a quelques années, la chaîne Arte avait produit un reportage qui avait fait polémique : La Cité du Mâle. Très critiqué pour les exagérations montrées et les zones d’ombre quant à sa réalisation, les différentes réactions au documentaire avaient montré un fond de vérité. Bande de Filles est la réponse du cinéma à La Cité du Mâle, non pas pour l’infirmer, mais pour le nuancer, le complexifier.

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L’Esquive (2004, Abdellatif Kéchiche),

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Bande de Filles (2014, Céline Sciamma)

Car là où le reportage était principalement centré sur le point de vue masculin, le film de Céline Sciamma est construit sur le regard féminin. Comment s’affirmer en tant que fille ou femme dans un monde si fermé, si conservateur, si machiste ? En prenant l’exemple le plus aiguisé, c’est le monde occidental contemporain qui est visé. Il ne faut pas penser que la réalisatrice se cantonne à une dénonciation teinté d’ethnicisme. Subtilement, le dernier acte de Bande de Filles élargi le problème, hors des murs des HLM. On y reviendra. La rencontre de Marieme avec les trois autres filles est l’élément déclencheur du récit. Jusque-là, pas ou de différences avec les récits initiatiques adolescent habituels : une jeune fille réservé se place plus sous la tutelle d’une autre plus extravertie. Quand Marieme rencontre pour la première fois à l’écran (on peut se douter, dans le microcosme du quartier, qu’elle connaissait ces filles au moins de vue) les trois autres filles, elle les regarde autant avec peur qu’avec envie. Les cheveux lisses, coiffés, maquillées, elles parlent fort, elles sont sûres d’elles, invectivent les passants, répondent aux garçons, commentent les habits des autres filles. Sans savoir si c’est sincère ou moqueur, la « meneuse » de ce groupe, qui se fait prénommer Lady, aborde Marieme. D’abord hésitante, cette dernière se laisse embarquer dans l’énergie de ces jeunes filles qui se démènent pour exister. Rapports de fascination, de dépendance, d’attraction. Comme dans tous les films qui dépeignent ce genre de relation (le plus souvent américain), le modèle est d’emblée un idéal. Ici, cet idéal se trouve dans la capacité de Lady, à affirmer clairement et fièrement sa féminité. Là où le film de Sciamma est fort, c’est qu’il ne tombe jamais dans le récit idyllique : avoir le droit de jouer de clamer et de montrer sa féminité est toujours conditionné par sa capacité d’assumer les codes masculins, les codes de la virilité. Et cette capacité est directement évaluée par les garçons eux-mêmes, véritable juges moraux.  Bande de filles est un film sur le rôle social du regard, le regard qui enferme (celui des hommes sur les femmes), celui qui émancipe (celui des trois filles sur Marieme ou par extension, le regard de Sciamma sur ces personnages). On le verra ensuite, l’importance du regard des corps blancs sur les corps noir et, englobant tous ces regards, ceux des spectateurs sur le film, sur les acteurs et les personnages.

Se battre plutôt qu’esquiver

Le film est découpé en quatre « actes », tous séparés par des fondus au noir. Le premier traitait de la rencontre entre les quatre filles, les deux suivants de leur vie commune. C’est l’initiation à proprement parlé : au début du deuxième acte, Marieme n’existe pas dans le contexte du quartier, à la fin du troisième, elle est devenu quelqu’un. Ce processus de socialisation passe, on l’a dit, par les codes du masculin. Etre une femme ici, c’est d’abord être en bande, jouer de regards intimidants, user de l’insulte, de la provocation, de la violence verbale, comme cette scène surréaliste dans le métro où, de chaque côté des vitres des rames, deux groupes de filles s’invectivent férocement sous le regard médusé des passants. Un fois de plus, le regard est au centre de la scène : comment, pour un usager lambda du métro parisien comprendre l’importance de ce qui se joue dans ce duel de cris et d’insultes ? Il n’y a pas (plus ?) d’esquive qui vaille, surtout, il n’y a plus d’hypocrisie possible : être une femme c’est se confronter aux normes des hommes, mieux, il faut les épouser, les maitriser. Absolument, il faut maintenir cet équilibre fragile.

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C’est à cette condition que les filles verront s’ouvrir un espace de liberté qui passe par une quelques touches coquettes (coiffure, habits, bijoux, maquillages). Mais cet espace est clairement limité : quand les filles veulent faire une soirée festive, s’émanciper clairement du jugement des garçons, notamment en portant des robes, elles doivent s’enfermer dans une chambre d’hôtel, à l’abri de tous les regards. Liberté limitée, liberté surtout très précaire. Au moindre accroc, tout s’effondre. C’est ce qui arrive à Lady, dans le second « acte » du film : elle est battue dans une lutte au corps à corps avec une autre fille, rivale, dont on ne connaitra pas le nom. A terre, elle se retrouve en partie dénudée, à quatre pattes, dans une position de soumission. Le corps émancipé de Lady est d’un déshumanisé, animalisé. Tout cela, humiliation plus grande encore, sous les yeux de badauds venus encercler le lieu de lutte et, munis de téléphones portables, filment la scène. Le regard, acteur social, est ici le vecteur de l’humiliation. Les scènes qui s’en suivent sont à ce titre évocatrices et terribles : Lady, désormais cheveux courts (comme pour signifier encore plus la perte de son statut de femme), est moquée par les garçons de son quartier : « T’as voulu faire la fière, le bonhomme », jusqu’à l’insulte suprême : « Sale meuf ». Au contraire, quand Marieme, devenue Vic depuis qu’elle reste avec les trois autres filles, venge son amie en humiliant leur rivale, elle accède enfin à la reconnaissance du regard des garçons. La symbolique est forte : elle ne se contente pas de la mettre à terre en lui enlevant son t-shirt, elle se munit d’un couteau, symbole phallique par excellence, pour découper le soutien-gorge et le brandir en trophée. Inversion des valeurs : de ce geste féministe des années 1970, il en est désormais un geste machiste, d’humiliation maximale de la condition féminine. Le soutien-gorge est passé, en quarante années, du symbole de l’aliénation de la femme à celui de son identité que l’on cache sous les masques des vêtements. Comme le chasseur rapporterait son gibier, Marieme/Vic rapporte le tissu déchiqueté à son appartement : son frère l’appelle alors, à travers la porte, pour la féliciter et magnanime, lui offre le droit de jouer avec lui à sa console de jeu, qui plus est à un jeu de foot. Tout est là : en prouvant sa valeur masculine, par la violence, la lutte, Marieme acquiert de la valeur tout court aux yeux de son frère et par métonymie des autres hommes du quartier. Etre femme, exister soi-même, c’est un combat, une lutte.

Un rêve bleu impossible

Cette conception très limitée de l’émancipation n’est pas tenable. La violence de Marieme, sa rage n’en fait pas pour autant l’égal des garçons. Le rêve d’être pleinement une femme, de ne pas limiter à un statut d’objet de désir, de cliché machiste. Parallèlement à son groupe de fille, elle se lie d’amitié avec un jeune homme, différent des autres, plus discret, plus doux, plus avenant. Progressivement, cette relation avec Ismaël se transforme en relation amoureuse. Plus effacé que les autres, Ismaël laisse Marieme prend les choses en main, sûre de sa force depuis l’épisode de l’affrontement. Elle rentre un soir, dans la chambre de jeune homme, et le déshabille. La scène d’amour est suggérée par l’ellipse, ses conséquences sont bien réelles et concrètes. La différence de traitement par l’image et la mise en scène de l’acte et de l’après dit beaucoup sur l’idéalisation de l’un et la réalité de l’autre. Averti des actes de sa sœur, Djibril bat Marieme au même endroit où il lui avait permis de jouer à la console de jeu. Coïncidence des lieux, opposition des actes : la jeune fille est destituée de sa faible valeur qu’on lui avait accordée, surtout qu’elle avait durement obtenu. La femme doit rester dans le cadre des lois morales imposées par les hommes. Impossible de transiger. Finalement, il s’agit d’une réactualisation d’une figure féminine enfermée soit dans le rôle de la mère soit dans celui de la putain. Ce sont les deux seules portes de sortie envisageable. Lors d’une scène brève, une ancienne fille de la bande de Lady recroise ses anciennes camarades de bitume. Lorsqu’une des trois lui demande ce qu’elle est devenue, un mouvement de caméra circulaire dévoile un bébé, attaché comme un sac à dos, comme un fardeau nécessaire. Elle ne s’épanchera pas sur ses activités, les images suffisent à nous faire le faire comprendre.  La maternité, porte de sortie noble ? Encore faut-il que la fille soit mariée. Il est impensable pour les jeunes filles de vouloir avoir une sexualité libre sans que cela leur porte préjudice. Le rêve d’émancipation à peine entrouvert est refermé brutalement.

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Pourtant celui-ci est présent partout à l’écran. Il prend, dans l’image de Sciamma, l’apparence de la couleur bleue qui vient s’accrocher dans les détails, les accessoires. Rideaux, murs, vêtements, lits etc., les nuances de la couleur sont multiples. Impossible de ne pas penser au « Rêve Bleu », chanson phare du dessin animé de Disney, Aladin (1992) et qui fait partie de l’imaginaire universel des petites filles. Ce rêve bleu est de suite contraint, limité, obstrué par l’obsession du cadre de Sciamma. On sait la réalisatrice très formaliste, Bande de Filles ne déroge pas à la règle. Ici, ce cadre souvent très composé, semble rappeler les contraintes qui pèsent sur les héroïnes, et vient contenir leur fougue. C’est par cette volonté de canaliser l’énergie des actrices que l’on peut comprendre ce film comme pessimiste, bouché. Un moment vient  tout de même rompre cette relation : les quelques minutes pendant lesquelles les quatre filles se mettent à chanter un tube de Rihanna, dans la chambre d’hôtel. Une fois de plus, le choix de la chanteuse américaine n’est pas neutre, elle est un modèle ultime, celui de la jeune femme émancipée, celle à qui il faut s’identifier. Cette attraction passe notamment par la transformation physique (la ressemblance entre les filles et Rihanna est assez frappante). Dans cette scène, la fusion entre les personnages et leur modèle est réalisée. Les filles chantent en playback, leurs gestes viennent se coller à la voix de leur idole. Cette séquence, très clippée, est d’ailleurs entièrement filmée avec un filtre bleu vif, comme une parenthèse, parfaitement délimitée dans le temps et l’espace, le moment le plus libre du film.

Depuis Vénus Noire, rien n’a vraiment changé

Inconsciemment ou non, Sciamma dialogue dans son film, avec l’œuvre de Kéchiche. Le refus de l’esquive, le bleu comme couleur chaude et désormais, le rapport à la peau noire dont Vénus Noire en 2010, apparaît comme le chef d’œuvre indépassable. Le film très polémique de Kéchiche évoquait entre autres, la découverte des corps noirs par l’Occident blanc au début du XIXeme en multipliant les passerelles temporelles pour mieux renvoyer le spectateur du XXIe siècle à sa propre conception de l’altérité. Sciamma, dans la dernière partie de son film, fait l’amer constat, que rien n’a véritablement changé en deux cents ans, depuis les années 1810 aux années 2010. Les rapports d’humiliation, de négation de son identité, de normalisation et surtout, de fantasmes sexuels sont toujours présents, sous des formes différentes, plus insidieuses. Partons de la base : on compte sur les doigts d’une main les actrices noires dans le cinéma français : la plus connue, Aïssa Maïga (L’Ecume des Jours, Les Poupées Russes…), Claudia Tagbo (Le Crocodile du Botswanga), Firmine Richard (La Première étoile, Bowling)… La plupart se contente de rôles stéréotypés et même Kéchiche avait du engager une jeune cubaine, Yahima Torres, pour jour le rôle de Saartjie Baartman (dont l’oubli de toutes les récompenses officielles du milieu, principalement les Césars, est de l’ordre du scandale). On mesure donc l’impact historique et politique du choix de Céline Sciamma de filmer, pendant près de deux heures, des héroïnes noires, sans jamais les faire sortir du cadre.

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Mais jamais la réalisatrice ne se satisfait de son « dispositif » comme d’une fin en soi. Tout au long du film, il est constamment interrogé par le même prisme, celui du regard. Un regard beaucoup plus sournois, insidieux, celui des blancs, des dominants. Car il ne faut jamais oublier que dans ce système de domination sexuelle, il s’agit d’une confrontation entre deux groupes sociologiques dominés – garçons comme filles, assujettis à la majorité blanche, riche et émancipée qui vit hors de la banlieue. Ce sont eux qui imposent les codes et qui, d’une hauteur condescendante, regardent les autres se débattre. Le dernier acte de Bande de Filles n’est pas sans rappeler un autre film français récent, sorti en catimini l’été 2013, Les Apaches de Thierry de Perretti, qui investissait une Corse très loin de son cliché pittoresque pour y décrire la lutte à mort des populations pauvres, d’origines diverses, corses, maghrébines, devant les riches touristes de la métropole, occidentaux évidemment, parfaitement bienveillants. Le plan final ne pouvait être plus éloquent : chaque « regard caméra » de ces jeunes touristes, tous plus défiants les uns que les autres fait froid dans le dos, surtout quand on comprend qu’ils renvoient au contre-champ, le héros d’origine maghrébine, qui ne sera jamais montré. D’un seul coup, ces regards déchiraient l’écran et s’adressaient à nous, simples spectateurs, pour nous remettre face à nos jugements inconscients. Dans Bande de Filles, le procédé est le même. Jusqu’à la dernière partie, jamais le regard des dominants n’est  jamais explicité, il est pourtant partout, il est pourtant très présent.

Les Apaches (2013, Thierry de Peretti)

Les Apaches (2013, Thierry de Peretti)

Il est dans l’écran d’abord, dans l’attitude des jeunes filles. Un exemple parmi d’autres, qui n’a rien d’être neutre ou anodin : en rencontrant les trois autres membres de la bande, Marieme change un détail crucial. Ses tresses africaines deviennent des chevaux lisses. Dans l’histoire des mouvements civiques aux Etats-Unis, se lisser les cheveux pour une femme noire est une marque d’asservissement à la domination culturelle des blancs, notamment en matière d’esthétique. Chaque forme politique d’assimilation violente (esclavagisme, colonialisme) ou plus « douce » a décrété très strictement les frontières du beau et du laid, respectivement ce qui renvoie à la peau blanche et à la peau noire.[1] Ainsi, en se lissant les cheveux et donc, en reniant leurs particularités ethniques pour mieux de fondre dans les modèles majoritaires, les héroïnes du film restent sous la coupe du jugement des riches blancs. Pire, dans le dernier acte, Marieme se confronte directement à ce regard. Lors d’une scène très forte, elle enfile une pérruque blonde et une robe moulante rouge pour aller vendre de la drogue dans un appartement parisien bourgeois. C’est ici que se rejoignent Bande de Filles et Vénus Noire : le corps de Marieme devient un pur fantasme sexuel pour ces gens, fascinés par ces courbes et sa chevelure platine. Ils posent le même regard que posaient sur Saartjie Baartman, les libertins du début du 19e siècle, un mélange de répulsion et d’obsession. (On note d’ailleurs le rapprochement qu’il est possible de faire entre les deux tenues).

Vénus Noire (2010, Abdellatif Kéchiche)

Difficile alors de  ne pas penser à cette phrase, extraite du poème chanté « 365 cicatrices » de Philippe (Le Bavar), issu du groupe La Rumeur : « En y repensant, j’ai de la peine pour ces noirs teint en blond pour faire blanc ». Dans cette scène, Marieme est au plus  profond de son calvaire. En voulant s’échapper, s’émanciper, elle se retrouve à être le jouet des hommes (incarnés par son frère et le dealer à qui elle doit des services qu’elle ne peut plus refuser) et le jouet des dominants, ceux de l’autre monde, en incarnant à la perfection leur fantasme.

Bande de filles est, de ce point de vue, une plongée dans l’inconscient collectif français et occidental, dans le substrat de colonialisme et d’impérialisme qui subsiste et se manifeste sournoisement, notamment par le regard. En 2010, Kéchiche nous montrer comment le monde moderne et blanc s’était construit, principalement dans le l’opposition et l’humiliation systématique de l’autre. En 2014, Sciamma affirme que cette racine est toujours là, résiste malgré les difficiles repentances depuis les années 1960. Les oppositions et les luttes entre les dominants, qu’elles soient genrées (comme dans le film), ethniques, économiques ou religieuses ne sont que des mascarades qui détournent l’intention du vrai rapport de domination, celle d’une élite sur des populations marginalisées, qu’on accable de l’origine de tous les maux afin d’en faire les boucs-émissaires. Il n’a l’air de rien ce film, mais il énonce beaucoup, il dissèque, il scalpe une société française sur le point de rupture. Une société qui condamne Marieme, à renier entièrement son identité pour exister. Il faut alors, pour finir, se souvenir, pour continuer à y croire un peu naïvement, la superbe scène d’ouverture, euphorique et libérée, d’un match de football américain féminin, sport de combat collectif par excellence, dans lequel personne ne peut exister ou réussir sans l’autre. Elle est là la solution, elle passe par le combat et le collectif.


[1] Plus d’information, voir Jean-Luc Bonniol, « Beauté et couleur de peau », Communications, 1995

2 réponses à “Bande de Filles, Céline Sciamma

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