Gone Girl, David Fincher

L’énigme de ce film n’est pas là où l’on croit. Elle n’est d’ailleurs pas dans le film mais au-dessus de la tête de son réalisateur, David Fincher, fascinant cinéaste dont les compétences en matière de thriller manipulateur ne sont plus à prouver. Le film-Fincher est une machine bien huilée : une intrigue aguichante et plutôt bien ficelée, un twist plus ou moins artificiel, de la violence, du glauque et un pseudo-discours sur l’Amérique ou plus généralement le monde occidental. Déclinez, vous obtenez Fight Club, Seven, Millenium etc. Toujours efficace, très impressionnant sur le coup, mais jamais transcendant. Mieux, Fincher réalise ses meilleurs films quand il renie cette marque de fabrique, soit en le dénaturant (Zodiac), soit en faisant tout à fait autre chose (The Social Network ou sa grande fresque sous-estimée, L’Etrange Histoire de Benjamin Button).


 402741GONE GIRL

David Fincher

(Etats-Unis, 2h20, sortie le 8 octobre 2014)

Avec : Ben Affleck, Rosamund Pike, Tyler Perry, Neil Patrick Harris.
Scénario : Gillian Flynn. Photographie : Jeff Cronenweth.

Gone Girl fait malheureusement partie de la première catégorie. Tous les motifs prêts-à-porter du « film-qui-interroge-l’Amérique » sont en place : une cellule familiale qui éclate – qui plus est un jour d’anniversaire de mariage –  la place omniprésente des médias, le culte de la représentation et de la violence etc. Il ne s’agit pas de faire dans l’analyse sociologique subtile, mais de bien l’emballer, pour le transformer en divertissement calibrée. De ce point de vue, Gone Girl est déjà une semi-réussite : il n’y a aucune faille dans la méthode Fincher, tout est parfaitement dosé pour donner une impression de maitrise. Chaque petit détail est scientifiquement mis en avant, ni trop furtif, ni trop en évidence, pour injecter du doute dans le spectateur. D’une enveloppe glissée dans la poche d’un jean au questionnement des policiers, le jeu de vrai et fausse piste est savamment construit, du moins théoriquement. Car sur l’écran, c’est une autre histoire : il suffit de voir s’accumuler les preuves accablantes contre Nick Dunne (Ben Affleck) dans la première demi-heure du film, pour se douter très fortement du retournement de situation à venir.

Si le plaisir ne provient pas de l’ingéniosité du scénario (apparemment copié-collé du bestseller dont le film est l’adaptation), il aurait pu provenir de la montée en tension, du malaise vénéneux. De nouveau, Fincher applique ses recettes qui ont pu fonctionner dans le passé : plus le récit avance, plus la fascination pour le morbide, le glauque prend de la consistance. Il est question de sexe, d’adultère, puis de perversion jusqu’au viol et au meurtre. Cette escalade, parfaitement graduée, est aussi parfaitement ciblée : exhumer les vices de l’Amérique, dont le puritanisme n’a d’égal que son voyeurisme. L’intrigue principale, après le twist tant attendu, est donc celle d’une vengeance d’une femme contre son mari, parfois violent certes, surtout volage. Par certains aspects, Gone Girl semble virer au poncif conservateur, de la même veine que Requiem for a dream de Darren Aronofsky. Et cette vengeance prend la forme d’une manipulation dont le but final est d’envoyer l’homme dans le couloir de la mort. Effectivement Fincher dissèque le couple américain par le biais du thriller, la démesure de son intrigue le condamne à la caricature. Au second degré, cela pouvait être hilarant, il n’en est rien. Gone Girl est un sommet de sérieux. Il suffit de voir le traitement accordé aux flash-backs, où s’accumulent voix-off et filtres réchauffant, pour comprendre leur importance pour le cinéaste. Ces séquences académiques et publicitaires doivent contenir toute la symbolique clé du film : celle d’un couple qui se désagrège et celle d’une Amérique qui s’auto-fascine.

Bien calibré sans éviter les figures imposées, ultra-maitrisé jusqu’à lisser les excès, les films de Fincher sont plus proches de la logique de série TV que des films de cinéma. Pas étonnant pour un réalisateur qui prône le mélange des genres en dirigeant notamment les deux premiers épisodes de House of Cards. Son œuvre est parsemé des thèmes forts des séries américaines : le polar, la dilatation du temps, les rebondissements. Ainsi, Zodiac apparaissait comme son film-somme. Et de fait Gone Girl aurait pu être une série, il en possède toutes les caractéristiques. C’est cette dimension qui fait dire qu’il est un film distrayant, mécaniquement captivant. Reste à savoir s’il est pertinent.

gone-girl-illus2

Sur la pertinence du propos, il s’agit d’être aussi sérieux que le film quand celui-ci énonce ses présupposés. La cible première du positionnement « nihiliste » – comme on aime bien le catégoriser – de David Fincher dans Gone Girl, est la société du spectacle. La dénonciation passe par la gradation pour exhumer à la fois le puritanisme et son alter-égo, le voyeurisme. Plus le film avance, plus le degré de sidération augmente. De A à Z, la disparition d’Amy est un show. Avant même qu’elle disparaisse d’ailleurs : depuis son enfance, la jeune femme sert de modèle pour une héroïne de livres pour enfants, écrits directement par ses parents. Représentation, autoreprésentation, fiction, autofiction d’une société  à travers ses propres modèles, les termes du problème sont posés. Et comme souvent chez Fincher, la réponse est simpliste voire stupide. La disparition est retransmise quasiment en directe à la télévision. De ce point de vue, les médias n’ont pas le monopole de l’initiative : le mari et les parents d’Amy se constituent en Comité et organisent conférence de presse, réunions publiques, veillées. L’affaire passe en boucle dans les chaînes d’informations en continue et fait l’objet de commentaires « à chaud », passionnés. L’idée qu’il existe un narcissisme de la société, qui se passionne à s’observer et à s’auto-surveiller, n’est pas neuve, loin de là. Déjà, en 1998, Peter Weir l’énonçait dans son visionnaire The Truman Show. Mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Les diverses d’émissions de télé-réalité ont eu leur court moment de gloire avant de s’effondrer. Pourtant, Fincher reprend le schéma tel quel, sans jamais le nuancer, le complexifier.

Il y a donc bien une histoire de manipulation dans Gone Girl. Mais s’il ne s’agit pas, comme on l’a vu, du travail du fil – trop prévisible – sur ses spectateurs. Elle se trouve dans le présupposé du film : les médias sont les manipulateurs des masses qui, en leur vendant leurs propres fictions, les contrôlent et leurs insinuent des valeurs. L’obsolescence de ces théories unilatérales des moyens de communication n’est plus à prouver. Il s’agit de désigner les monstres (les médias) et les proies (la foule), chose informe, indéterminée, compacte. Jamais, Gone Girl ne cherche à nuancer ce schéma en introduisant des voies divergentes, contestataires. Non, la société entière est rivée sur son écran et la moindre émission de talk-show devient le rendez-vous immanquable. Pire, le plateau de télévision devient le lieu de l’enquête, comme pour donner l’illusion que chaque téléspectateur est partie-prenante. Progressivement, la police (la représentation de l’Etat, donc) est évincée, mise en retrait. Les médias auraient ainsi remplacé la force publique dans son rôle social et coercitif.

gone-girl-01_1485x612

Malgré ce simplisme, Gone Girl aurait pu s’en tirer par la voie du second degré, de l’ironie grinçante, comme le font nombre de blockbusters regardables. Mais jamais le réalisateur ne démord de son ton sérieux et assène son film comme une vérité. Pire, pour cela il est contraint d’utiliser les mêmes procédés que ceux des médias, précisément ceux qu’il semble vouloir dénoncer. Fincher est un cinéaste racoleur (il faut se souvenir de la scène de viol dans Millénium, d’une crudité à la limite de l’abject), Gone Girl le confirme à nouveau. Comme la télé-réalité, il faut créer une odeur de soufre, il faut construire le scandale. Ainsi, la surenchère est de mise : violence conjugale, adultère – qui plus est avec une jeune fille à peine majeure et manipulée grâce au rapport maître-élève – tentative de viol, viol simulé, meurtre, sang… Le tout dans une esthétique très soignée, qui oscille entre la publicité et le clip, dans la simple optique d’impressionner, de plaire. Sur ce point, Gone Girl n’a pas beaucoup plus à envier à American History X de Tony Kaye (1999), sommet de cinéma putassier.

L’énigme de Gone Girl est donc bien celle de son cinéaste et de sa capacité à fédérer autour de son oeuvre. Comment un film si simpliste peut-il être si encensé (pas par tout le monde, c’est vrai)* ? Il faudrait alors interroger ce qui fait l’essence de son cinéma – le « fun », le divertissement – si parfaitement maîtrisé qu’il trompe, qu’il manipule l’essence des grands films, à savoir l’intelligence et l’ouverture à la réflexion.

*http://www.lemonde.fr/cinema/article/2014/10/07/gone-girl-une-cruelle-parabole-sur-le-mariage_4501761_3476.html (Voir aussi Les Cahiers du Cinéma, n° 704, Octobre 2014

Une réponse à “Gone Girl, David Fincher

  1. Pingback: Bilan de l’année 2014 : les 15 meilleurs films | Cadrage(s) - Débordement(s)·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s