Mommy, Xavier Dolan

« Et mon film ? Tu l’aimes mon film ? »

Phénomène à tous points de vue, Xavier Dolan sort déjà son cinquième film. Il s’agit de mesurer l’écart entre son aura (critique et public, dont la plupart n’ont découvert le nom du cinéaste lors du dernier Festival de Cannes) et la qualité de ces films. Si ces deux premiers étaient mal dégrossis (J’ai tué ma mère, 2009) où carrément maniériste et poseur (Les Amours Imaginaires, 2010), Laurence Anyways en 2012 (son meilleur film aujourd’hui) a été un point de bascule. Bien que trop long, il ouvrait sur une ampleur nouvelle, moins directement personnelle. Cette progression était confirmée par une virée dans un genre nouveau, celui du thriller psychologique dans Tom à la Ferme (sorti en avril dernier), meilleure façon de ressasser ses thèmes forts en faisant varier le médium.

La tornade Mommy – acclamé à Cannes et distingué par le Prix du Jury, porté par un élan médiatique rarissime pour le cinéma « d’auteur » qui impose Dolan comme le porte-parole d’une nouvelle génération – apparait démesuré pour ce qui est un pas en arrière dans la carrière du cinéaste, dont la capacité à « forcer » la main du public « à aimer son film » agace à tel point que l’on en oublie ses qualités.


MOMMYmommy

Xavier Dolan

(Canada, 2h20, sortie le 8 octobre 2014)

Avec : Antoine Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément, Alexandre Goyette, Patrick Huard. Scénario : Xavier Dolan. Photographie : André Turpin.

Prix du Jury – Festival de Cannes 2014


Dans un Québec légèrement anticipé, ce que raconte Mommy n’est forcément original : une jeune mère veuve, Diane (Anne Dorval), récupère son fils de 16 ans, Steve (Antoine Olivier Pilon), hyperactif, hyper-violent mais évidemment, pour faire contrepoids, hyper-attachant, surtout absolument ingérable. Expulsés de tous les centres de rééducation, Steve va « guérir » au contact de sa mère. Rien d’original donc, quand on sait que les rapports mère-fils irriguent tous les films de Dolan, plus ou moins de la même façon : du conflit à la complicité, de la haine à l’amour. L’histoire se complexifie avec l’arrivée dans cette cellule de la voisine Kyla (Suzanne Clément), qui vient dédoubler le rôle maternel. Triple récit initiatique donc qui devient, au premier degré, un déluge de sensations, tant il relate les faits avec une générosité désarmante. Mommy dramatise au maximum : les trois personnages sont d’authentiques désaxés, issus d’un milieu modeste, en proie à la crise (la mère est au chômage après son licenciement) ou en proie à la dépression (la voisine a pris un congé sabbatique de son métier d’enseignante), en proie à des troubles psychiques graves. Si l’on frôle l’accumulation, l’important n’est pas là.

Ce qui est crucial ici, c’est la constitution d’une bulle autour de ces trois personnages qui vont se reconstruire ensemble et surtout contre le reste de la société. Dès le début du film, Anne Dorval nos préviens : « Les sceptiques seront confondus » : soit ce déferlement d’émotions nous touche, et l’on peut faire partie du trio, soit on se montre plus sceptiques, et nous sommes exclus du film, rangés au même niveau que les personnages secondaires (le voisin lourdaud, la directrice du centre épuisée par le cas Steve, les clients plus ou moins homophobes du bar-karaoké, les agents de sécurité violents…).  Le regard critique n’a donc pas sa place ici, il faut accepter Mommy en bloc. Cette prétention autoritaire agaçante est d’autant plus gênante qu’elle plombe ce qui est positif pour mieux faire ressortir les scories et les effets de manche.

Mommy est avant tout un film sensoriel. Il joue sur les émotions, on l’a dit, il joue aussi très fortement sur le visuel. Habitué à une cascade de couleurs, de filtres, aux accessoires tcheep dans ses autres films, Mommy semble paradoxalement austère dans la filmographie de Dolan. Certes, une certaine vulgarité apparait à l’écran que ce soit dans les habits, les goûts musicaux (Céline Dion, présenté ironiquement comme le trésor national québécois), où le langage très fleuri, le joual, teinté d’un accent à couper au couteau. Mais, au contraire des Amours Imaginaires ou de Laurence Anyways, ce mauvais gout contrôlé devient un élément de mise-en-scène pertinent. Celui d’une catégorisation sociale des personnages plus fine, qui s’éloigne avant tout du regard méprisant et condescendant. Au contraire, ces rêves modestes et ces goûts populaires sont magnifiés.

Tout le monde retiendra alors de ces 2h20, le choix peu commun d’un cadre 1 :1, le carré parfait. Dans le dossier de presse du film, lors de sa projection à Cannes, Dolan expliquait ainsi son choix : « Le quadrilatère qu’il constitue encadre les visages à la perfection, et représente à mes yeux l’idéal en terme de portrait; aucune distraction ni affectations possibles : le sujet est indéniablement le personnage, au centre de l’image, toujours. Les yeux ne peuvent l’éviter. » On ne peut douter de ces bonnes intentions, il en est finalement que ce choix ressemble à un gadget artificiel, surtout quand il sert de faire valoir à quelques séquences en scope qui viennent signifier la libération momentanée des personnages. Idée  intéressante donc sur le papier mais qui ne se concrétise pas : au contraire, filmées comme des clips publicitaires, ces séquences élargies surlignent l’émotion pour de nouveau enfermer le spectateur dans l’empathie obligatoire. De nouveau, ce choix se place sur la tangente entre un choix de mise-en-scène qui porte le récit et simple effet auto-promotionnel plus impressionnant que signifiant.

Ces instants seraient presque passés inaperçus s’ils ne venaient pas s’ajouter aux autres effets de style qui n’ont pour simple motivation que d’insister sur le pathos : choix musicaux, scènes filmées caméras à l’épaule, gros plans sur des visages en pleurs, sur des regards perdus dans la pluie. Mommy vient ainsi résumer la fine frontière qui existe au cinéma entre la générosité et le chantage émotionnel. Le plus dur est de garder l’équilibre.

Mommy est donc un film qui déborde dans tous les sens, de pathos, de prétention. Et pour autant, il se recentre quand il s’agit de dépeindre le personnage joué par Anne Dorval, le personnage central du film. Loin d’être une paumée, influençable et nonchalante comme pouvait le faire penser les premières scènes du film, Diane se révèle courageuse, raisonnable, consciente de son rôle de mère. On est très loin du personnage buté de Jean, la mère de Liam dans Sweet Sixteen de Ken Loach (à la fois très proche et très loin de Mommy), dont Xavier Dolan a avoué la filiation. Il est donc paradoxal de voir que la plus grande réussite du film est un personnage qui parvient parfois à s’extirper de l’emprise de l’émotion là où tout le reste nous force à nous y abandonner. Devant cette contradiction, difficile de ne pas être sceptique et donc confondu.

Une réponse à “Mommy, Xavier Dolan

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