Les Bruits de Recife, Kléber Mendonça Filho

« L’Universel, c’est le local moins les murs. » Miguel Torga

Quelques notes de musique envoûtantes, des percussions plus ou moins graves et une série de photos en noir et blanc, d’un autre temps. Le rythme s’accélère, puis les images figées laissent en un instant aux images en mouvement. Celles d’un court plan-séquence en steadycam qui suit deux enfants en roller et en vélo se faufiler entre les voitures d’un garage, au cœur d’un ensemble résidentiel moderne. Leur trajet s’arrête dans une petite cour grillagée, aménagée en terrain de jeux, où s’amusent d’autres enfants de leur âge, sous les regards bienveillants de leurs mères. De nouveau le montage se fait plus sec, plus haletant, des bruits stridents d’une scie à métaux et de pâles d’hélicoptère couvrent les cris enjoués des gamins. De nouveau le rythme ralenti, la caméra sort du grillage pour montrer le calme des rues alentour. Des déclarations d’amour sont inscrites à même l’asphalte. Dans un recoin des immeubles, deux adolescents s’embrassent. Puis, de retour dans la rue, deux voitures s’accrochent à un carrefour. Silence.


 Les-bruits-de-Recife-affiche-12497LES BRUITS DE RECIFE

Kléber Mendonça Filho

(O som ao redor, Brésil, 2h08, sortie le 26 février 2014)

Avec : Irandhir Santos, Gustavo Jahn, Maeve Jinkings, W. J. Solha, Irma Brown. Scénario : Kléber Mendonça Filho. Photographie : Pedro Sotero et Fabricio Tadeu

C’est par ce prologue impressionnant que commence l’un des plus grands films sorti cette année en France, dans un anonymat assez peu compréhensible. Les Bruits de RecifeO som ao redor en version originale (trad. « Les bruits alentours ») est d’autant plus marquant qu’il s’agit d’un premier long-métrage de fiction. Celui du réalisateur brésilien Kléber Mendonça Filho (46 ans), inconnu en France bien qu’il ait, en 2008, réalisé un documentaire  intitulé Critico, consacré à la profession de « critique de cinéma » de par le monde où il avait notamment, filmé les coulisses de « l’institution » française qu’est l’émission radiophonique Le Masque et la Plume. Récompensé à Rotterdam en 2012 et représentant du Brésil aux Oscars lors de la dernière édition, Les Bruits de Recife est donc, pour un premier essai, un coup de maître.

Recife, situé sur la côte Atlantique, au nord du Brésil. Le film se déroule dans un des quartiers résidentiels de la ville, ni pauvre, ni riche. Un quartier banal, occidentalisé, comme en retrouve dans toutes les villes du monde. Au centre de cet enchevêtrement d’immeubles et de maisons, une rue principale. Voici le personnage principal. Cette rue qui, après une demi-heure de film, voit l’arrivée soudaine d’une société de gardiennage et de sécurité privée. Celle-ci propose alors ses services aux habitants du quartier. La simplicité de la situation rompt totalement avec la complexité des rapports sociaux et des rapports humains que Mendonça Filho entreprend de révéler. Car Les Bruits de Recife est en premier lieu un film social, ancré solidement dans sa réalité, celle des villes brésiliennes du début du XXIe siècle, tiraillée entre un accès nouveau à la modernité consumériste, au confort économique et matériel et un fossé toujours plus grand entre les classes sociales. Si le film de Kléber Mendonça Filho s’arrêtait à une étude sociale du Brésil actuel, il ne serait qu’un objet cinématographique intéressant, quasi documentaire, mais limité. Non, il est bien plus que cela. Très loin de se contenter de cette forme de chronique sociale, Les Bruits de Recife prend progressivement une forme beaucoup plus ample, beaucoup plus ambitieuse. D’un point de vue purement cinématographique, Mendonça Filho fait preuve d’une maitrise totale et impressionnante : aussi bien son scénario, découpé en trois parties (« Chiens de Garde », « Gardes de Nuit » et « Gardes du corps ») et construit comme une gradation de la tension, que sa mise-en-scène calme, pesante, inquiétante et de plus en plus mystérieuse. Tout au long du film, un bruit sourd tranche avec la banalité des scènes montrées à l’écran. Progressivement, le cadre social se dérobe pour laisser échapper quelques emprunts au cinéma de genre, d’épouvante, au thriller. Car ce film, aux allures d’une douce invitation au voyage, est surtout celui d’une violence rampante qui transforme ces bruits alentours en fureur.

 Bruit 2

La première partie du film (Cães de Guarda / Chiens de garde) est la plus longue. Les Bruits de Recife est en quelque sorte un « film choral » dont on ne verrait pas les coutures. Ici, les personnages se succèdent sans forcément que leur présentation ne soit explicitée. Ils traversent le cadre et ne laissent que très peu d’informations. Mendonça filme l’anonymat : l’anonymat d’un agent immobilier et de sa nouvelle amie, l’anonymat d’une mère de famille, seule dans son appartement à s’occuper de ses deux enfants, l’anonymat d’un jeune aux activités illégales, l’anonymat des employés de la compagnie de sécurité privée. Progressivement, les liens se font et se défont, les hiérarchies, les structures, les déterminismes sociaux apparaissent, jamais appuyés. Les enjeux semblent banaux, ils sont néanmoins capitaux : d’un chien qui aboie et dont on ne sait comment le faire taire, d’une machine à laver qui participe de nouveau à la libération de la femme, des rapports du patriarche, parrain local, et propriétaire de nombreuses maisons du quartier, avec son fils, lui-même confronté à sa bonne, afro-brésilienne… La mise-en-scène immersive, notamment par sa bande son extraordinaire, raconte ces lieux si typiques des grandes villes du Brésil : les gated community. Ces endroits refermés sur eux-mêmes, où la bourgeoisie, grande ou petite, se protège des autres, des pauvres. Plusieurs fois, le petit garçon de Bia, la mère au foyer, regarde depuis la fenêtre de sa prison dorée, les enfants de l’autre côté du mur, jouer au ballon. Ces chiens de garde prennent donc la forme de portes grillagées, de cadenas, de murs, de caméras de surveillance. Parfois, la caméra de Mendonça Filho en reproduit même le mouvement si caractéristique, balayant lentement les cours, les rues, les recoins… Pourtant, malgré cette atmosphère étrange, dans cette première partie, rien n’a encore basculé. L’amour est présent, depuis le premier baiser de deux jeunes adolescent, cachés dans l’enfilement des murs, jusqu’à l’histoire de João, le jeune agent immobilier, avec Sofia. La première apparition des deux jeunes gens à l’écran est d’ailleurs dans leur plus simple apparat, surpris dans leur nuit amoureuse, par l’irruption de l’employée de maison au petit matin. Cette scène de complicité totale – les deux amants s’échappent rapidement de la salle à manger pour refaire l’amour dans la chambre – sonne déjà comme l’apogée de leur relation, dont l’intensité ne fera que décroitre.

Cette étrangeté devient inquiétude dans la seconde partie (Guardas Noturnos / Guardes de Nuit). La maitrise du réalisateur brésilien devient, par certains aspects, hannekienne. L’influence du cinéma de Michael Hanneke, notamment de sa Trilogie de la Glaciation (Benny’s Video, Le Septième Continent et 71 Fragments d’une Chronologie du Hasard) se fait sentir. La scène finale de la première partir se joue autour d’un petit écrou, retrouvé au sommet du toit d’un des immeubles, et dont on ne sait d’où il peut provenir. Métaphore de cette machine huilée, policée qu’est la communauté montrée à l’écran, dont certains petits rouages commencent à se desserrer. Car de ces rapports sociaux pacifiés en apparence de la première partie, où la seule effusion de violence se cristallise dans  un simple échange de coups entre Bia et sa sœur jalouse de sa nouvelle télévision, émergent les premières tensions. La mise en scène évocatrice, enivrante cède sa place pour un regard beaucoup plus froid, beaucoup plus clinique. La violence, jamais montrée, se fait plus présente, sous toutes ses formes. On évoque le meurtre d’un agent de sécurité, surtout on débat autour de l’exclusion du gardien de la copropriété. Violence crue, violence sociale. Beaucoup plus courte que les deux autres parties, celle-ci est charnière. La confrontation entre Clodoaldo, le chef de la nouvelle société de sécurité privée et Dinho, petit fils du parrain local, recentre les enjeux du film. C’est ici que Les Bruits de Recife s’éloigne du documentaire ou du docu-fiction, de la simple chronique sociale. Cette confrontation qui clos la seconde partie est provoquée directement par les agents de sécurité, qui provoquent par téléphone le jeune homme qui tue ses journées à dévaliser les voitures du quartier, pour revendre les pièces détachées. Ce dernier se rend alors lui-même interpeller les gardes de sécurité, en les menaçants de représailles s’ils cherchent à mettre la main sur la rue. « Ce n’est pas une favela ici. Cette rue appartient à ma famille, des gens importants avec beaucoup d’argent ». La confrontation sociale de cette scène, artificielle puisqu’elle a été provoquée, interroge : pourquoi ces menaces, pourquoi ces jeux de regards et de défiance ? L’arrivée des gardes dans la rue n’a donc rien d’un fil rouge anodin. Le film-chorale bascule définitivement dans le mystère, l’étrange, le thriller.

 Bruit 3

Les Bruits de Recife est donc un film qui se déploie de façon à ne jamais aller là où on l’attend. Chronique sociale envoutante, elle se glace mais n’explose jamais. Au contraire, plus le fil avance, plus le mystère grandit, plus l’atmosphère anxiogène s’épaissit. La troisième partie (Guarda-Costas / Gardes du Corps) s’ouvre sur un plan presque irréel qui rompt avec l’univers urbain, celui de la campagne verdoyante, baignée de la lumière orange de l’aube. A cet instant, le film prend une ampleur insoupçonnée : le réel se mélange avec l’inconscient, le passé, le rêve. Car le film est constamment un dialogue entre le banal et l’extraordinaire, entre la froideur rampante, omniprésente, presque pétrifiante et la chaleur de certaines rencontres, de certains moments, éphémères et insaisissables. Les Bruits de Recife est traversé par des moments de grâce, des emprunts au monde des rêves, des fantasmes, des sentiments. Avec pour pièce centrale, cette histoire d’amour entre João et Sofia, qui semble coupée de l’espace-temps, comme suspendue et dont l’annonce brutale de la fin sonnera comme le retour immédiat à la réalité. Une fois de plus, cet onirisme n’a rien de magique et ne fait que renforcer l’inquiétude tenace qui règne. Séquence magique : João, le jeune agent immobilier rend visite à son grand-père, le patriarche, dans sa résidence dans la forêt amazonienne, à l’extérieur de Récife, pour lui présenter Sofia. Après le repas, ils se rendent visiter l’ancienne maison de Sofia, puis quelques ruines. En fond, des bruits de pas, des cris  de joie, de peurs, de la musique surgissent. Le cadre s’élargit et découvre l’entrée d’un cinéma désaffecté, abandonné. Scène évocatrice et onirique positive tout de suite rompue par la scène suivante, lorsque qu’une cascade sous laquelle les trois personnages prennent une douche, se transforme soudainement en une cascade de sang. L’irruption du fantastique dans une mise-en-scène ultra-maitrisée évoque le cinéma de Paul Thomas Anderson et le dernier acte de Magnolia, autre film choral qui trouve son salue par un déluge de grenouilles.

Chez Mendonça, pas de rapport au mystique pour autant : chaque irruption du cinéma de genre, fantastique, thriller, voire même épouvante, quand dans un couloir, un enfant noir apparait furtivement, comme un fantôme revenu hanté la maison des maîtres. L’une des plus grandes scènes du film est un rêve, ou plutôt un cauchemar, celui de la petite fille de Bia qui imagine le déferlement silencieux de plusieurs dizaines d’hommes cagoulés par-dessus les murs du quartier. On touche ici à la clé de voûte du film, la peur viscérale de l’intrusion, de l’autre. Cette scène, filmée sans aucun effet, si ce n’est celui d’un plan fixe qui rappelle une fois de plus, celui d’une caméra de surveillance, rend intelligible tout le reste (les écrans de contrôle, les grilles, l’atmosphère de méfiance permanente, tout en inscrivant un peu plus le film dans un genre loin du film social. Elle est la mèche de la bombe à retardement, désormais prête à exploser. Une bombe sociale, une bombe de cinéma qui, sous la forme de pétards ou de coups de feu, dans une scène finale qui n’est pas sans rappeler celle de La Haine de Mathieu Kassovitz, se mêle à la fête, à la tranquillité, au banal. Une scène qui fait écho aux quelques photos anciennes qui ouvrent le film, comme si la violence du Brésil d’hier, du Brésil colonial, esclavagiste, ségrégationniste ou dictatorial, avait été effacées en surfaces mais jamais véritablement oubliée dans les psychés et les mémoires collectives. Mais, de façon métonymique, Les Bruits de Recife ne s’adresse pas seulement au Brésil, mais à une culture occidentale mondialisée, régie par la peur de l’autre ou de l’angoisse de l’insondable. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait le poète portugais, Miguel Torga. De cette invitation au voyage qui devient cauchemar, de ces bruits alentours qui annoncent la fureur à venir, Kléber Mendonça Filho adapte cette phrase en un film extraordinaire de maitrise et d’ampleur et entre par la grande porte dans la cour, très protégée, des grands cinéastes contemporains.

Une réponse à “Les Bruits de Recife, Kléber Mendonça Filho

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